Aurore (2011) Neocobalt

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Messagepar neocobalt » Jeudi 07 Novembre 2013, 21h14

Cette nouvelle fut écrite à l'origine pour un appel à textes en 2011 sur le thème de l'Apocalypse ; l'anthologie passant sous presse en 2012. Honorée sans surprise d'un accueil peu glorieux, mais gratifiée néanmoins d'une fiche de lecture argumentée et constructive, elle n'a pas été retenue - comme vous l'aurez compris en début de phrase. Je voulais marquer le coup en cette année fétiche de l'apocalypse et autres fins du monde, pousser le thème dans ses ultimes retranchements ; alors j'ai mis le paquet.
Ce texte peut choquer par sa manière d'aborder le thème, il n'en demeure pas moins un produit de l'imagination, relevant de l'imaginaire.
La fin du monde désormais derrière nous (du moins celle de 2012) voici le texte original en quatre parties de ma nouvelle Aurore. Je vous en souhaite bonne lecture.

- Format : nouvelle
- Genre : science-fiction
- Texte inédit
- Support : topic
- Titre de la nouvelle : Aurore
- pseudonyme de l’auteur : neocobalt
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Re: Aurore (2011) Neocobalt

Messagepar neocobalt » Jeudi 07 Novembre 2013, 21h16

Il y eut un jour où les naissances, non qu'elles se fissent plus rares, vinrent à s'abréger par l'avortement puis la gestation tarder à s'accomplir jusqu'à son terme. Ce fut le premier signe qu'un bouleversement s'annonçait, non seulement pour l'Humanité mais le monde entier, de la pierre inerte à la vie qu'il abritait. Les scientifiques tournèrent alors les yeux vers le ciel. Quelque chose se passait au-delà des étoiles. Il fallut se rendre à l'évidence. L'expansion de l'Univers s'accélérait à un rythme que nul n'avait prédit ni redouté, et l'Humanité courait à sa perte.
La vie reculait devant une menace qui ne montrait pas encore sa véritable nature. Le sang de la mère drainait les signaux d'un danger supérieur, de dimension universelle. Chaque être en devenir sentait la fin du monde dans ses tripes embryonnaires. Vrillant sa peur aux tréfonds de sa conscience en éveil. L'instinct, dès ses premiers instants de développement dans le ventre de la mère-nature, touchait à l'ultime, spectre de la finitude.
Aurore et la vie qu'elle portait seraient-elles épargnées ? J'en faisais le vœu. Malgré l'inéluctable ruine de l'avenir, je redoutais la perte de cet enfant et l'espérance qu'il représentait pour notre famille. Mercenaire de la connaissance, en quête de vérité tout au long de mon existence de célibataire, Aurore fut le plus bel incident de ma vie. Je venais présenter mes écrits en public, dans l'arrière-cour d'une librairie de quartier, et parlais abondamment de ma discipline : la cosmologie conforme cyclique. Elle se trouvait là, dans l'assistance. Je remarquai son regard et sourire pétillants à mon encontre tandis que j'avançais la possibilité d'une ère nouvelle après la nôtre, un nouvel éon pour notre univers. L'Homme, ou ce qui lui survivrait, n'attendrait pas l'apocalypse mais le recommencement destiné à succéder à la fin du monde. Elle fit un bruit incongru qui me stoppa net dans mon discours, une simple interjection je le sus plus tard, et me demanda ce que j'attendais si ce n'était l'apocalypse. Ce que je croyais être une réponse innocente de ma part, « l'aurore », me mit dans un profond puis délicieux embarras quand elle révéla devant tout le monde, avec aplomb et malice son prénom. Je replongeai le nez dans mon livre et cessai de discourir de ma science pour donner la parole à mon texte. Tandis que je citais fidèlement, ligne après ligne, toutes ces envolées que je connaissais par cœur pour les avoir écrites la plupart, paraphrasées certaines, ou recopiées les plus belles, je songeais à ce que je pourrais bien lui dire pour retenir Aurore dans ma vie. Et ce qui n'était qu'un jeu devint au fil des rencontres plus que cela, jusqu'à cet enfant qui attendrait éternellement de venir au monde.

Donner l'alerte n'eût servi à rien, à part provoquer la confusion, certes sans panique, dans l'ignorance des populations de la menace cosmique que représentaient les explosions de rayons gamma. Les dépêches se noyèrent dans la houle quotidienne des guerres et des crises économiques qui ne ménageaient aucune contrée. Les peuples partageaient les mêmes tourments terre-à-terre depuis que la démocratie avait capitulé face à la cupidité de minorités stupides – eût-elle jamais existé ? Et cette stupidité était si contagieuse que tout le monde finissait par s'en contenter, s'en rendre même complice en feignant d'ignorer la fin inévitable de la civilisation. Si l'Homme ne voyait pas plus loin que le bout de son nez, comment pourrait-il entrevoir la fin du monde, de la Terre, du Soleil, de la galaxie et de l'Univers dans sa globalité ? Cet aveuglement ne lui offrait-il pas son ultime réconfort à l'approche du désastre ? L'apocalypse cosmique nous épargnait l'apocalypse humaine : la guerre mondiale, globale et terminale. Dans un cas comme dans l'autre, cela se terminait là pour nous tous. Le bout de la route. Un cul-de-sac. Libre à chacun de l'appeler comme il le voulait, cela restait une impasse pour l'Humanité. Et le fléau venait y faire sa moisson.
Sous l’œil des télescopes, des milliards d'étoiles massives s'effondraient sur elles-mêmes. Le cataclysme rayonnait à travers le temps et l'espace. Rejetées des profondeurs de l'Univers et de son passé, les radiations frappaient notre monde de plein fouet. De nombreux scientifiques attribuèrent à ces rayonnements la cause de la stérilité à grande échelle. D'autres abordèrent la situation sous un angle plus large : si cette tempête stellaire laissait présager des cataclysmes de grande ampleur, elle ne se révélait pas être la cause initiale de la fin du monde pressentie ; elle découlait de l'accélération de l'expansion de l'Univers, en était la conséquence. Après les étoiles, des galaxies entières s'embrasèrent puis explosèrent. Leurs feux éclairaient le ciel comme en plein jour. Chaque nuit, la lumière dérobait davantage de territoire aux ténèbres, tandis que les esprits se laissaient gagner par la peur de brûler dans l'enfer de notre voie lactée, comme partout ailleurs dans le ciel. Combien de milliards de vies, de civilisations comme la nôtre sombraient-elles dans l'oubli ? Quelques-unes avaient-elles échappé à la catastrophe ? Existait-il une issue ? L’apocalypse touchant ces mondes lointains nous donnait-elle un signal, un répit, une chance de nous en sortir ? Dans leur majorité, les cosmologistes – dont je faisais partie – connaissaient la réponse la plus vraisemblable à cette interrogation. Si l'on exceptait ésotérisme et métaphysique, et observait briller le ciel de tous côtés, l'embrasement cosmique ne pouvait masquer la conviction que l'ampleur du cataclysme n'avait guère de limites : après les étoiles, les galaxies, les explosions atteignirent des échelles vertigineuses, pulvérisant les amas de galaxies. Donner l'alerte n'eût servi à rien. Il suffisait de regarder le ciel. La lumière du jour. La fin de la nuit.

Les premiers signes de notre propre cataclysme nous vinrent du Soleil. Il fallut attendre que les flamboiements solaires apparurent aux instruments, malgré l'aveuglement cosmique, pour observer l'impact de l'accélération de l'expansion de l'Univers dans notre banlieue galactique. Notre soleil et notre planète étaient directement menacés d'anéantissement. Les sursauts de l'étoile projetaient vers notre monde des gerbes de radiations gigantesques. Les orages géomagnétiques devinrent légion, provoquant des aurores polaires aux couleurs flamboyantes et lancinantes de beauté. Les feux du Soleil et de l'abîme aveuglaient les regards intrépides. Aussi loin que les indomptables scrutaient, ils ne débusquaient qu'éblouissement, nébuleuses embrasées, étendues interstellaires bouillonnantes et nuées tourmentées. Les couleurs de l'enfer flottaient dans le ciel des régions polaires. De tous côtés, ces aurores boréales et australes recouvraient des territoires de plus en plus étendus, plus nombreuses chaque jour, jetant le voile du mystère et son lot de prédictions. Pour les plus mystiques, la teinte dominante de la robe polaire présageait du devenir de la région qu'elle ombrait. Sans doute se forçaient-ils à croire que l'Apocalypse n'avait pas déjà annoncé la couleur ?
La Terre serait directement affectée tôt ou tard par ce grand bouleversement interplanétaire, interstellaire, intergalactique... s'il fallait lister les échelles astronomiques de l'Univers selon tous ses adjectifs. Ce qui dépassait l'entendement humain, d'une puissance avec laquelle l'Homme ne saurait en rien rivaliser, même en pensée, atteindrait prochainement notre cocon, sans rien en laisser, pas même le spectacle de l'apocalypse. Pourtant, cette dernière se fit attendre et prolongea les préliminaires.
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Re: Aurore (2011) Neocobalt

Messagepar neocobalt » Jeudi 07 Novembre 2013, 21h20

Je vis leur navire en feu surgir du brasier stellaire. Je suivais son signal de navigation depuis plusieurs semaines déjà, et relevais scrupuleusement sa progression qui le menait droit vers la Terre, telle de la limaille de fer attirée par un aimant. J'ignorais alors la raison de la venue des visiteurs et si leurs intentions se montreraient pacifiques ou belliqueuses. Certes, l'acte qui se jouait sur la scène cosmique suffisait à l'expliquer pour l'essentiel ; mais que venaient-ils chercher et faire au juste chez nous ? Avaient-ils besoin d'un refuge ? Existait-il seulement la moindre possibilité d'échappatoire ? Ce premier contact que l'Homme n'attendait guère avant l'horizon 2030 – du moins l'espérance de la reconnaissance d'un signal lointain attestant d'une vie intelligente, civilisée, similaire ou supérieure à la nôtre ailleurs dans l'Univers –, cette rencontre se produisait finalement. Tant de choses se passaient en si peu de temps. Le bouquet final. Nous ne vîmes des extraterrestres que leur grand navire et la capsule qu'ils envoyèrent sur notre sol, en pleine zone urbaine. Les gens passaient le plus clair de leur temps dehors, dans les lieux publics, en attendant une nuit que terrassait le brasier cosmique ; ils s'attroupèrent malgré les appels à la prudence des autorités. Des mains aventureuses touchèrent la surface de ce grand cube d'environ quatre mètres de côté, à la recherche d'un mécanisme qui permettrait de l'ouvrir et de regarder à l'intérieur, dans le vague espoir d'y découvrir de quoi survivre aux insurmontables chamboulements qui nous menaçaient. Les curieux ne soupçonnaient pas le véritable fonctionnement de la capsule. Nul message secret à l'intérieur de cette boîte de Pandore. Ni charme ni sortilège, ni aucune formule magique. L'exorcisme attendrait.
Le premier contact avait suffit pour engager la catalyse. La boîte ne présentait d'intérêt pour les visiteurs qu'en interaction avec l'Homme, autour d'elle, sans rien en elle. Je le compris, du moins je m'en forgeai la conviction, que les extraterrestres mettaient en application le principe anthropique à leur propre fin, en soi, et accessoirement à la nôtre, terminale. Notre monde était tel que nous le voyions, parce que nous étions tels que le monde nous avait engendrés. Selon toute vraisemblance, les aliens venaient nous voir non pour faire notre rencontre, en cette dernière heure de nos deux civilisations, mais pour tenter quelque chose en vue de la sauvegarde de leur avenir, et du leur seul. Cette capsule ne présentait aucune raison de contenir quoi que ce soit, ni secret ni vide. Nul besoin ne serait-ce même d'être une boîte ; elle laissait entrevoir le piège d'un cheval de Troie destiné à introduire un ennemi ou soutirer l'un de nos biens les plus précieux. Cette nouvelle menace extraterrestre ne pouvait que revêtir une ampleur à la mesure des ravages cosmiques connus jusqu'ici. Qu'allions-nous devoir endurer désormais ? La distorsion spatiotemporelle prit son foyer au cœur de la capsule et s'étendit à une vitesse exponentielle aux alentours, frappant la foule qui n'eut guère le temps de se disperser.
L’aplatissement venait de commencer. Le monde, les choses et les gens prirent une forme aplatie. Nous avions perdu une dimension au profit des extraterrestres qui en avaient gagné une autre. Cet effet de jauge trans-dimensionnel leur donnait un ticket de sortie. Un passage par lequel fuir, s'échapper à nos dépens. Notre attention captive des effets de l'incident, personne ne remarqua le navire extraterrestre sauter, après avoir dérobé une dimension au système solaire et quelles énergies au juste à ses planètes géantes – sans toutes les nommer, Jupiter, Saturne, Uranus... La dimension escamotée s'estompait progressivement. Le monde perdait de son épaisseur. La réduction se propagea comme une lame de fond. Malgré cela, force était de constater une bizarrerie géométrique non-euclidienne. Les gens demeuraient en effet répartis autour de cet impossible mais non moins réel disque sphérique qu'était devenue leur planète. Et tandis que les êtres, les constructions, édifices artificiels et naturels s'étalaient sous le joug de ce rouleau compresseur, l'intelligence, le cœur, la solidarité, ces fruits de la vie donnant sens au monde ne ployèrent pas et résistèrent tels des roseaux sous le vent. Quand l'adversité aurait dû l'emporter, de l'intérieur de leur bulle en perdition, les Hommes continuèrent à vivre comme ils l'avaient toujours fait, sur une Terre devenue plate.
Les nouvelles lois régissant notre région aplatie de l'Univers ne paraissaient pas clairement établies. Variables, instables ou fluctuantes ? Dans quelle mesure s'avérait-il possible de les transgresser ? Tous les Hommes ne s'y soumirent pas également, et rares furent ceux qui comme moi refusèrent de s'aplatir. Nous étions pourtant bien peu de chose pour prétendre défier l'adversité cosmique et affronter l'apocalypse. Je me tenais encore debout sur mes jambes tandis que le commun des mortels ne connaissait plus que le sol, pratiquement réduit à deux dimensions. Dans notre monde à la géométrie mutilée, je conservais mes capacités d'origine, et ces pouvoirs faisaient de moi un être paradoxal. Je les mis à profit pour continuer à travailler non moins que mes semblables, poursuivre ma tâche au mieux parmi eux. Je ne cessais non plus de penser à nos visiteurs. Et si je me trompais ? Cette dimension qu'ils nous avaient prise pour sauter nous manquait-elle vraiment dans notre lutte contre une fin du monde que nous savions inévitable, pour l'avoir observée dans le lointain de l'univers visible ? Devais-je exclure l'éventualité d'un intérêt mutuel ? En nous mettant à plat, les visiteurs nous glissaient-ils peut-être dans une brèche de l'espace-temps, à l'abri de l'anéantissement. Ce fut dans ce contexte de grande incertitude que je découvris le chapitre suivant de l'histoire de l'Humanité que l'Apocalypse lui réservait.
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Re: Aurore (2011) Neocobalt

Messagepar neocobalt » Jeudi 07 Novembre 2013, 21h25

L'horloge cosmique ordonnait le passage d'un astéroïde géocroiseur aux abords de la Terre. La collision cataclysmique n'eût jamais dû être possible sans l'aplatissement qui déformait le tissu de l'espace-temps. Tandis que le bolide approchait, le plus absurde restait à venir. La poignée d'astéroïdes destinés à croiser notre planète les prochaines années anticipèrent leur destinée et se précipitèrent vers nous telles des soucoupes volantes. Une comète se joignit même au bal. Je ne cherchai plus à comprendre les raisons de ces désastres en chaîne, et scrutai aux tréfonds de la lumière l'ombre d'un monolithe sur lequel seraient gravées les paroles à prononcer pour enfin nous sortir de ce cauchemar. Le salut nous vint de notre sœur, la Lune. Tout en s'aplatissant comme les autres corps planétaires du système solaire, notre satellite se rapprochait de la Terre. Son disque bombé oscillait lentement et grossissait au fil des jours, réduisant progressivement la distance entre les deux astres. La Lune finit par être si proche qu'elle nous cachait le ciel et son brasier. Les collisions eurent lieu tout au long de son glissement sur son orbite autour de la Terre. Les impacts fort heureusement ne se firent pas de front. Les bolides rebondirent. Ils ricochèrent sur la surface de la Lune, devenue notre bouclier de fortune. La providence venait-elle nous toucher de sa grâce ? Parler de miracle fût déplacé, et cela depuis le commencement ! L'apocalypse. Pourquoi se révélait-elle si tôt ? Quelques milliards d'années manquaient à l'appel. Une éternité d'ennui. Un purgatoire. Dieu voulait peut-être en finir au plus vite. S'il s'était rendu compte qu'il s'était planté et voulait rejouer la partie, alors qu'il le fît sans fioritures ni digressions !

La folie écrasait l'esprit des Hommes aussi sûrement que l'imposait l'aplatissement sur leur corps. La peur et l'angoisse rongeaient le peu d'avenir qui leur restait. Ils demeuraient dans les rues afin d'échapper aux presses qu'étaient devenus leurs habitats. Malgré toute l'humanité déployée, les valeurs de l'amitié, la fraternité et les trésors des liens familiaux, il y eut de trop nombreuses émeutes pour assombrir les derniers jours de notre espèce. Nous ne méritions pas de nous dresser les uns contre les autres. Par faiblesse ou fierté, je refusai de voir la barbarie nous salir. Et je n'en parlerais pas. Je ne témoignerais pas de la violence humaine. Une force de destruction qui ne trouvait que la nature pour rivale.

La terre trembla. Le sol se convulsa. Aux magnitudes les plus hautes sur l'échelle de Richter, dès les premiers séismes, tout se déglingua. Les routes et les sous-sols s'effondrèrent. Loin des villes, les montagnes s'élevèrent d'étrange manière. En creux, en négatif. Aucune image ne saurait décrire le phénomène. Imaginer un repli dans une autre dimension, où se déverseraient de telles immensités géologiques, apportait un réconfort intellectuel fort relatif pour justifier leur inconcevable escamotage. Mais cette expérience de pensée ne durait qu'un temps, faute de son hypothétique dimension cachée. L'espace-temps se délitait, emportant le réel et le rationnel avec lui. L'entropie animant les derniers titans tenait du paradoxe. Elle diluait la roche comme du métal en fusion, sans que celle-ci ne conservât la moindre chaleur, ni même cette saveur de la pierre à laquelle je goûtais enfant, bravant de ma langue la fée électricité des piles de mes jouets.
La chair de notre planète se souleva à maintes reprises. Aux séismes s'ensuivirent de nombreux tsunamis autour du monde qui submergèrent les côtes et noyèrent des centrales nucléaires sur leur passage. Les incidents succédèrent aux alertes, puis les accidents se multiplièrent tandis que les cœurs fondaient et répandaient leur venin radioactif.
Puis vint une pandémie. La nature n'était pas directement en cause avec les sursauts de sa terre. Le passage d'une onde de choc sous un laboratoire de recherche avait libéré des virus génétiquement modifiés. Nous les Hommes portions la responsabilité de ce nouveau fléau. Plus précisément Aurore, selon ses dires. Chef du projet d'expérimentation menée en vue de mieux comprendre ces virus et les contrer, elle se maudissait en m'apprenant au téléphone cette terrible nouvelle qui ne serait jamais portée à la connaissance du public. Je tentai de la détacher de ce fardeau inutile. En vain. Aurore resta sur les lieux et supervisa le confinement, ne ménageant ni sa peine ni ses heures de travail. Elle en oubliait ainsi son sentiment de culpabilité. Tant mieux. Nos contacts s'espaçaient quant à eux. Tant pis. Le poison de l'apocalypse s'insinuait au cœur de nos relations. Il nous sépara ce jour-là.
Les effets conjugués de l'accélération de l'expansion de l'Univers, de l'aplatissement, des radiations et des catastrophes naturelles impliqués dans l'inexorable fin du monde n'entravèrent nullement l'évolution des virus, bien au contraire. Ils mutèrent et proliférèrent rapidement en plusieurs branches qui parfois se rejoignaient, devenant tour à tour prédateurs ou proies. Les humains en furent touchés par dizaines de millions. La contagion rapide. L'infection n'était certes pas mortelle la plupart du temps, mais la population s'affaiblissait davantage et son moral déclinait au point de perdre ses derniers espoirs en un avenir de plus en plus incertain. L'extinction hésitait encore, telle la flamme d'une bougie vacillant entre l'ombre et la lumière.

Dans son œuvre de destruction, Dieu ajouta le tableau du déluge. Des pluies torrentielles précipitèrent la montée des eaux. Mal en point, la Terre refusa de boire l'excédent d'une coupe déjà pleine. Les usines en pâtirent, et quelques centrales nucléaires connurent des avaries. Leurs systèmes de refroidissement de secours noyés, les rescapées des tsunamis succombèrent à ce nouvel assaut, expirant leurs radiations.
La population survécut aux précipitations. Un paradoxe que je pouvais encore m'expliquer. Grâce à l'accélération de l'expansion de l'Univers et l'aplatissement exponentiels, les gens surnagèrent suffisamment pour échapper à la noyade. Ils n'en restèrent pas moins plongés dans la misère, le nez dans la boue, et nombre de nos semblables songèrent à mettre fin à leurs jours par eux-mêmes, soulager une existence devenue le jouet de cette attente inhumaine.
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Re: Aurore (2011) Neocobalt

Messagepar neocobalt » Jeudi 07 Novembre 2013, 21h29

Hélas, la partie n'était pas finie. Le serait-elle jamais ? Dieu gardait d'autres cartes en main. Après la terre et l'eau, il déchaîna le vent. Cyclones, tornades, ouragans, typhons... si les noms changeaient avec les lieux, ils désignaient les mêmes calamités naturelles. Elles emportèrent dans leur souffle puissant les restes de poussières empoisonnées des centrales nucléaires mises en pièces, et achevèrent d'étouffer les ultimes braises de courage d'une population exténuée. L'Humanité n'en pouvait plus. Elle ne voulait plus continuer. Cela s'arrêtait là pour nous.
Nous considérait-il comme des durs-à-cuir ? Dieu n'en eût-il pas fini avec nous, qu'il nous mit sous étuve. L'aplatissement nous rapprochait tant du Soleil, dans l'embrasement aveuglant du ciel, que nous eussions dû y succomber. Notre survie relevait du paradoxe, insensée, d'une telle absurdité. Stupide ? Maligne ? L'effet de serre, auquel nous étions habitués depuis l'essor des activités humaines industrielles assorties de leurs rejets de gaz polluants, nous infligea une canicule pénible et durable. L'air moite brûlait la bouche, s'engouffrait dans la gorge et pesait sur les poumons. Chaque respiration donnait l'impression de mourir à la fois de noyade au fond de l'eau, et d'asphyxie dans un incendie. Toute vie impossible dorénavant, survivre nous plongeait dans l'enfer et la peur de nous y consumer à jamais. L'horreur. La terreur. Nos démons intérieurs se réveillèrent à leur tour et déchaînèrent la tempête sous nos crânes.
La Terre choisit ce moment pour vomir l'Enfer de ses entrailles. Les volcans se réveillèrent de ce cauchemar partout dans le monde. Leurs coiffes explosèrent avec violence et libérèrent d'immenses nuages de cendres. La vie suffoqua dans la fournaise. La vie survécut. Tout à la fois, l'apocalypse finale et son attente se poursuivaient. Nous connaîtrions tous les maux sans exception, de la création à la destruction. Une approche en quelque manière de la perfection, dont Dieu serait en quête. Les coulées de lave incandescentes et rougeoyantes se répandirent sur chaque parcelle de terre et brûlèrent chaque brin d'herbe, grain de vie et de poussière sur leur passage. Des barrages furent érigés pour protéger les populations. Déjouer la menace du feu volcanique qui coulait du ciel nous laissait en échec. La fin par le feu scellait-elle l'épopée humaine ? Face à ce péril, notre sort nous échappa encore. L'accélération exponentielle de l'expansion de l'Univers et l'aplatissement – que nous devions à la perte de l'une de nos dimensions empruntée par les visiteurs – altéraient les lois fondamentales de la physique, aux échelles cosmologiques et quantiques, ne serait-ce qu'en infimes fluctuations transitoires qui restaient néanmoins compatibles avec les théories majeures du siècle précédent. Leurs effets chaotiques ne s'en montraient pas moins réels et contenaient le magma volcanique au-dessus de nous. Le ciel, l'air, tout autour de nous rougeoyait. Nous baignions dans le sang de la terre, dont la braise nous torturait sans nous ôter la vie. Vivre, survivre à ce jour sans fin, dans une atmosphère si aveuglante que notre vue n'eût su y résister. Et si c'était le cas en effet ? Comment nos yeux pourraient-ils supporter une telle épreuve ? Nous montraient-ils encore la lumière ? N'était-ce pas plutôt l'embrasement qui brûlait nos rétines, les marquait au fer rouge du jugement dernier ? Les langues de feu des volcans et du Soleil s'enlacèrent en une danse endiablée. Les cratères continuèrent de s'épancher. Et nous poursuivîmes nos existences de morts-vivants.

Apocalypse qui s'écrit en temps de crise, la nôtre portait sa sordide révélation. Interminable, elle s'étirait en longueur, en attendant sa propre fin. Le sordide et l'ironie se conjuguaient pour donner naissance à une nouvelle espèce. Car depuis leur libération à l'air libre, les virus multipliaient les mutations à un rythme effréné. Ils s'étaient transformés en créatures d'apparence monstrueuse. Elles se déplaçaient en glissant, indifféremment sur les corps, la végétation, la pierre, la poussière, sans faire cas de leur nature. Fort heureusement, elles se montraient inoffensives, ne laissant jusqu'ici aucune victime derrière elles.
Je courais la rejoindre lorsque j'aperçus Aurore au milieu de l'enceinte distendue du centre de recherche biologique. Il me fallait me diriger dans sa direction, sans la regarder, afin de ne pas tomber en décohérence avec l'aplatissement des lieux. Je m'employais donc à garder bien en tête la conformité de la structure de l'espace-temps dont l'expansion s'accélérait à n'en plus finir. Sous peine d'en perdre l'avantage, j'évitais de trop me représenter cette mécanique de l'esprit que j'avais parfaitement intégrée par une vie de travail acharné, la conviction édifiée durant mes années de thèse en celle que je nommais la « triple C » : la cosmologie conforme cyclique. Car ce qui rendait possible ma progression rapide en trois dimensions ne saurait garantir bien longtemps, sans trébucher, ces grandes enjambées au-dessus des corps aplatis, réduits quant à eux à deux dimensions. Tous ces gens peinaient à ramper sans but apparent, mais restaient déterminés à ne pas s'avouer battus. Ne pas se résigner. Ne pas plier face au jugement d'une nature supérieure dénuée de sens – de malignité comme d'intention –, au point même de ne plus rien inspirer, ni espoir, ni révolte, ni sens de l'absurde. Rien. Le néant eût-il la moindre saveur ? Je sautais, franchissais les obstacles, tels les super-héros de mon enfance dont le souvenir me paraissait à présent s'extirper des deux dimensions du papier et de l'encre gluante. Tandis que je bondissais au-dessus de l'enceinte jadis haute de six mètres, Aurore me fit signe. Non ! La douleur fulgura dans chaque cellule de mon corps ; la membrane étirée de l'espace-temps rappelait à l'ordre ma propre enveloppe charnelle. Le sang coula dans ma bouche. Ma langue me faisait mal. Un éclat de dent coincé dans ma gencive. J'étais au sol et ne pouvais plus bouger, me mouvoir comme avant, marcher. Je me mis à ramper parmi mes semblables. Comme eux, j'étais plat. Je me trouvais si près d'elle. Et si loin. Je resterais à jamais à ses côtés, animé d'un amour éternel. Je sus que rien ne pourrait me faire renoncer à ma vie avec elle, pas même l'apocalypse. Ni fin du monde ni tombée des ténèbres ne sauraient éteindre notre flamme.
Désormais, je n'ai de cesse que de m'étirer, tendre vers sa main qui s'éloigne et m'échappe. La rejoindre, l'étreindre dans l'espoir de renaître auprès d'elle, en attendant l'aurore.
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